Soulèvement de Jeju

Le soulèvement de Jeju, appelé en Corée du Sud l’« affaire du 3 avril » ou Jeju 4.3, est l’un des épisodes les plus tragiques et les plus longtemps méconnus de l’histoire coréenne. Il s’est déroulé sur l’île de Jeju, au sud de la péninsule, entre 1947 et 1949, dans un contexte de division du pays, de guerre froide naissante et de tensions extrêmement fortes autour des élections et du pouvoir politique.

Ce qui commence comme une série de protestations contre la répression policière et contre le découpage politique de la Corée finit en insurrection, puis en répression massive. Des milliers de civils périssent, des villages sont détruits, et l’île garde longtemps la mémoire d’une violence d’État qui a marqué plusieurs générations.

Contexte

Pour comprendre Jeju, il faut revenir à l’immédiat après-guerre. La Corée vient d’être libérée de l’occupation japonaise, mais elle reste occupée et administrée au Sud par le gouvernement militaire américain, tandis que la péninsule se dirige vers une séparation durable.

À Jeju, une partie importante de la population rejette la perspective d’élections organisées seulement dans la zone contrôlée par le Sud, car elle y voit une étape vers la division de la Corée. En 1947, des manifestations et une grève générale expriment ce refus, et la tension monte encore après des affrontements avec la police.

L’île a aussi une histoire sociale particulière. Rurale, éloignée du centre du pouvoir, elle connaît des frustrations économiques et politiques profondes, ce qui facilite l’adhésion d’une partie de la population aux mouvements contestataires.

Le point de bascule intervient le 3 avril 1948. Des guérilleros et des militants liés à la gauche attaquent plusieurs postes de police et des structures paramilitaires sur l’île. L’objectif est de protester contre les élections prévues sous supervision internationale dans un contexte que les insurgés jugent illégitime.

La première cause est la division de la Corée après 1945. Après la libération du Japon, la péninsule a été administrée séparément au Nord et au Sud, dans un contexte de guerre froide naissante, ce qui a nourri un fort sentiment d’injustice chez une partie des habitants de Jeju.

La deuxième cause est le rejet des élections prévues uniquement dans la zone sud. À Jeju, elles étaient perçues comme une manœuvre qui rendrait la séparation irréversible, d’où des manifestations et une grève générale lancées dès 1947.

La troisième cause est la répression brutale des manifestations. Lors des rassemblements du 1er mars 1947, la police a tiré sur la foule, tuant des civils, ce qui a transformé une contestation politique en crise beaucoup plus profonde.

Jeju connaissait aussi des tensions sociales et économiques anciennes. L’île supportait mal certaines contraintes imposées par l’administration, notamment la pression policière et la fiscalité agricole, ce qui renforçait le ressentiment local.

Le climat était également aggravé par la méfiance envers les autorités, souvent perçues comme proches d’anciens collaborateurs ou comme imposant un ordre politique extérieur à l’île. Dans ce contexte, les idées de gauche ont trouvé un terrain favorable parmi une partie de la population.

En 1947, les manifestations commémorant le mouvement du 1er mars ont tourné à l’affrontement lorsque la police a tenté de disperser les foules, ce qui a fait basculer la contestation dans une spirale de radicalisation. À partir de là, le conflit n’était plus seulement électoral ou administratif : il devenait un affrontement sur la légitimité même du pouvoir au Sud.

Une guerre contre des civils

L’un des aspects les plus sombres du soulèvement de Jeju est que la distinction entre combattants et civils se brouille rapidement. La répression ne vise pas seulement les insurgés armés, mais aussi des villages entiers, des familles soupçonnées de sympathies de gauche, et des habitants pris dans les opérations de « nettoyage ».

À partir de 1948, la loi martiale est proclamée, et la situation s’aggrave encore au printemps 1949, lorsque l’armée sud-coréenne lance une campagne d’éradication contre les guérillas rurales. Cette phase correspond à l’écrasement militaire du mouvement, mais aussi à une violence de masse qui laisse une trace durable dans la mémoire de l’île.

Les estimations du nombre de morts varient selon les sources, mais elles se situent généralement entre 14 000 et 30 000 victimes, avec des chiffres plus élevés parfois avancés. Certaines sources évoquent aussi des destructions massives de villages et un exode important vers le Japon.

Même si l’insurrection organisée est brisée en 1949, des affrontements isolés se poursuivent jusqu’en 1953. Cela montre que Jeju n’a pas été seulement un soulèvement ponctuel, mais un conflit prolongé, lié à la radicalisation de la guerre froide en Asie.

Un autre facteur explique la durée du traumatisme : le silence. Pendant des décennies, le sujet a été tabou en Corée du Sud. Les victimes et leurs familles ont souvent vécu dans la peur d’être associées au communisme, ce qui a retardé la reconnaissance publique des violences subies. Ce n’est que bien plus tard que le pays a commencé à ouvrir une discussion nationale sur les responsabilités, la mémoire et la réparation.

Aujourd’hui, le soulèvement de Jeju est considéré comme un tournant historique majeur. Il symbolise à la fois les fractures de la Corée d’après 1945 et le prix humain de la construction d’un nouvel État dans un climat de confrontation idéologique.

L’événement occupe aussi une place importante dans la culture coréenne contemporaine. Livres, films et commémorations ont contribué à faire connaître cette histoire à un public plus large, longtemps tenu à distance par la censure, la peur ou l’oubli. Jeju n’est pas seulement le souvenir d’une révolte écrasée, c’est celui d’une société qui a fini par regarder en face l’une de ses plus grandes blessures.

S'il fallait le dire en une phrase

Le soulèvement de Jeju est une révolte née du refus de la division de la Corée, mais sa répression a transformé l’île en théâtre d’une violence de masse qui reste l’un des grands drames du XXe siècle coréen.

"Impossibles adieux"  de Han Kang Un matin de décembre, Gyeongha reçoit un message de son amie Inseon. Suite à une grave blessure à la main, celle-ci a été transférée d'urgence à Séoul, laissant derrière elle son île natale et son perroquet blanc. Alitée, elle demande à Gyeongha de prendre le premier avion à destination de Jeju pour nourrir son oiseau, avant qu'il ne soit trop tard.

Mais le soir même, une violente tempête s'abat sur l'île. Le vent glacé et les chutes de neige ralentissent Gyeongha au moment où la nuit se met à tomber. Parviendra-t-elle à rejoindre la maison de son amie ? Là-bas, l'attend bien plus qu'une vie qui vacille. Compilée de manière minutieuse, l'histoire de la famille d'Inseon a envahi les lieux, des archives réunies par centaines pour documenter l'un des pires massacres que la Corée ait connu - 30 000 civils assassinés entre novembre 1948 et début 1949.

Comme un long songe d'hiver, Han Kang nous fait voyager entre la Corée du Sud contemporaine et son passé douloureux. Impossibles adieux est un hymne à l'amitié ainsi qu'un puissant réquisitoire contre l'oubli. Ces pages d'une rare beauté font éclater au grand jour une mémoire traumatique enfouie depuis des décennies.

Date de parution : 23/08/2023

Prix Nobel de Littérature 2024 et Prix Médicis Étranger 2023

"Jiseul" de Keum Suk Gendry Kim : Le livre revient sur l’une des pages les plus sombres de l’histoire de la Corée : le massacre de dizaines de milliers d’habitants de l’île de Jeju, en 1948, marquant l’établissement du régime autoritaire de Syngman Rhee, soutenu par les forces d’occupation américaine. Jiseul est basée sur l’histoire vraie de 120 villageois, habitants de l’île, qui se sont cachés dans les cavernes de Seogwipo, après que les autorités d’occupation américaines eurent désigné tous les habitants dans un rayon de 5 km depuis les côtes comme des “émeutiers” et donné l’ordre qu’ils soient exécutés. Le mot “Jiseul” désigne, dans le dialecte de Jeju, la pomme de terre et le symbole de l’espoir de survie des insulaires. 

Date de parution : 04/03/2015. Le livre a été adapté à l'écran par le réalisateur O Muel

"Jeju Prayer" (비념) : Jeju Prayer est un documentaire du réalisateur Im Heung-soon, d’une durée d’environ 1h30.
Le film s’inscrit dans une démarche mémorielle autour du soulèvement de Jeju (1948–1949), l’un des épisodes les plus violents et longtemps occultés de l’histoire coréenne.

Le documentaire suit principalement une femme âgée, Kang Sang-hee, dont le mari a été tué pendant le soulèvement. À travers son histoire personnelle, le film fait émerger une mémoire intime du drame.

  • Il montre l’île de Jeju comme un immense lieu de mémoire, presque une terre marquée par les morts.

  • Il établit un lien entre le passé et le présent, notamment avec les tensions autour de la construction de la base navale de Gangjeong.

  • Il interroge la manière dont les blessures historiques continuent d’habiter les paysages et les habitants.

Date de sortie : 03/04/2013

Le soulèvement de Jeju, une blessure fondatrice de la Corée moderne